La Gazette Avril 2018. Chronique d’une gentrification

Genève ma cité-monde souvent étonnante, toujours inspirante, un peu pudique parfois. Terrain de jeux inépuisable de mes explorations urbaines en périodes d’ancrage. Suivez-moi une fois encore pour une balade dans les murs d’une petite cité qui incarne les grandes tendances urbaines post-modernes…

 

Entamons nos déambulations par une escale dans un de mes cafés préférés, où je goûte ma passion pour la contemplation et le gâteau au chocolat… et prends le pouls de la cité dans la gazette locale…

 

Régularisation de sans-papiers, fin du triomphe populiste aux dernières élections, mutations et fermetures de mes cafés fétiches, états généraux du tourisme… décidément ma cité est une avant-gardiste…

Allez, cette petite mise en appétit  me donne envie d’aller digérer-déambuler-décrypter ma cité. Mais avant, petit détour pour un lèche-vitrines tout trouvé avec l’exposition THIS IS GVA ! au Centre de la Photographie, l’occasion d’une immersion dans un Quartier des Bains en pleine gentrification

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ça c’est genève ! THIS IS GVA ! ALAIN JULLIARD, FRANCIS TRAUNIG, FRANÇOIS VERMOT

L’exposition ‘ça c’est genève!  THIS IS GVA !’ présente trois photographes romands, dont deux genevois, qui ont porté, ces dernières années, un regard spécifique Genève. Ce ne sont donc pas des commandes et les angles d’attaque choisi par Alain Julliard (Murmure aveugle), Francis Traunig (Devanture) et François Vermot (Palais des Nations) attirent notre attention sur des lieux que nous fréquentons peu (mis à part les personnes travaillant au sein de la Genève Internationale) ou seulement en voiture ou auxquels nous ne prêtons tout simplement pas attention. Lien

Une exposition qui fait écho à ma passion de la lecture des murs, avec Francis Traunig, un autre adepte de ce jeu, qui avec Devanture, explore « la peau de la ville« .

 

« La peau de la ville. La mise en scène de marchandises, la pléthorique richesse de signes qui se bousculent dans les vitrines, me pousse à m’interroger sur ce que peut me révéler du monde dans lequel je vis, cette peau de verre, où s’accroche mon regard et le réfléchit.

Mais la vitrine est bien plus qu’un étal de biens de consommation et d’objets sacralisés. Elle est un miroir dans lequel se reflètent le désir du chaland, le mouvement de la rue, les passants et, derrière eux, l’architecture. Elle révèle de nouvelles formes de sollicitations visuelles, corollaire du brasse ethnique des villes. La vitrine nous renseigne sur le dépérissement de certaines rues, sur la spéculation, sur la nature et habitudes des habitants de certains quartiers. Elle raconte la vitalité commerciale ou son déclin. Mais elle est aussi ce qui anime la ville, l’éclaire la nuit et rend les trottoirs moins sinistres. » Francis Traunig « La peau de la ville »

Allez, il est déjà temps de quitter ce quartier en pleine mutation, qui ambitionne de devenir le petit Soho local (rien que ça), centre des galeries, des beautiful minds et de l’art contemporain, pour une balade nostalgique dans le quartier historiquement populaire des Eaux-Vives, autre symbole de gentrification.

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Les Eaux-Vives, lieu d’arrivée de mes aïeux et de tant d’autres après eux, quartier traditionnel des pizzerias, bodegas et autres marisqueiras… Écrin à deux pas du lac, noyé dans la verdure de ses parcs, qui ne pouvait évidemment échapper indéfiniment au mouvement… le quartier connaît dernièrement une mutation accélérée et voit hebdomadairement un lieu populaire céder le pavé aux Coffee Roasters, Vegan Cafés, poke bowls counters, lounges et autres trendy bars à vins…

Les Eaux-Vives, un quartier où je vécus un temps en collocation avec mon ami J. dans une vieille bâtisse à deux pas du lac où les plombs défaillaient trop souvent. Que J. vient finalement de se résoudre à quitter, usé par le « mouvement » des p20180525_151031romoteurs…

Les Eaux-Vives, où les bars à hipsters poussent comme des champignons, où on parle anglais, beaucoup, où mon bar préféré, à l’ambition plus populaire, vient de rendre sa clé. Alors quoi, bientôt quid des gambas à gogo et spaghettis bolos, mon plat de prédilection ???

Aux Eaux-Vives heureusement subsiste encore mon cinéma d’art et d’essai préféré, où  j’ai d’ailleurs rendez-vous en fin de journée avec mon amie M. En attendant,  en quête d’un ptit en-cas je m’arrête dans une de ces nouvelles adresses « in » qu’on trouve sur les chase-food-applis de toute Ville-Monde qui se respecte. Outre des bowls (décidément) on y sert un granola (aux graines de chia) au prix de la bonne vieille pizza (celle d’en-face exceptée, concept « une nouvelle idée de la pizza« oblige) ;-). Ca va ça va merci je vais plutôt goûter le matcha cake (gluten free forcément).

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… que je déguste en plongeant dans l’histoire du quartier, en revisitant son âme d’antan.

Après la lecture des Murs, un voyage dans les Murs…

Trêve de rêverie il est déjà temps de retrouver mon amie M. pour voir Human Flow, le voyage dans les murs d’Ai Wei Wei. Ceux qui poussent à travers le monde. Embarquement pour la prison à ciel ouvert qu’est Gaza, pour les futures anciennes routes de l’exil de l’Est, pour les camps de Jordanie, du Liban… Des Rohingas à la frontière mexicaine, tous ces non-lieux témoignent de la démulticulturalisation du globe, portée par des rois autoritaires qui augurent et appellent de leur voeux des sociétés monolithiques, ordrées, sécuritaires. Une réalité géopolitique (que vient de nous rappeler encore les dernières élections en Russie ou en Egypte) en parfaite dichotomie avec ces flux incessants de femmes et d’hommes que l’artiste Ai Wei Wei cherche à désinvisibiliser, lui-même réfugié d’un territoire autoritaire. Artiste engagé pour adoucir la cohabitation du monde, porte-voix. Qui utilise son aura pour mettre en lumières d’autres marcheurs.

Human FlowEh oui, il n’est pas que ma cité qui soit en perpétuelle mouvement, le monde aussi. Le monde bouge, bonne nouvelle (?). En tout cas dans tous ces camps subsiste l’espoir, un espoir qui se heurte aux murs de la peur des installés. Dans ces camps, on continue à y faire des enfants. Et on se déplace en familles. Ce qui n’est pas le cas des MNA (mineurs non accompagnés) dont le jeune A., qui à 13 ans a traversé le continent depuis la Guinée, et que je rencontre par le biais d’une ONG.

La vie, le mouvement. Tout le temps. Inlassablement.

Après le ciné, un brin éprouvées, on s’installe à la mythique Bodega en quête d’une bonne vieille sangria-tapas bien gras. Sauf que notre Bodega a opéré sa mue elle aussi. C’est désormais Bodega 21 et sa carte de vins très raffinée… Bref, on débriefe et on prépare mon futur voyage en territoire israélo-palestinien, ses murs, check points,…. sa réalité géopolitique en parfaite lignée avec le doc d’Ai Wei Wei. 

Contre-Mouvement du Territoire et Mouvement chaotique du Réseau : Mouvement global

Bientôt le monde entier finira éventuellement pas se rencontrer sur la route,  éventuellement contraint de se mettre en mouvement par ses dictateurs. Et le consensus anti-mouvements des États semble être la grande tendance du moment. L’Europe s’accorde avec la Turquie pour stopper les marcheurs. Nombre d’entre eux sont accueillis en Jordanie ou au Liban. Mais quel type d’accueil est à préconiser ? Simple permission de « se poser sur la géographie » et d’évoluer dans une société parallèle ? Intégration à minima dans la société ? Accueil par les ONG ? Prise en charge par les États ?

Avec la montée des Territoires fermés et clivants, fatalement ces derniers ne pourront plus pour longtemps invisibiliser ces mondes parallèles devenus trop nombreux ! Alors les Routes deviendront des mondes en soi, parallèles aux États. Et … aux Villes-Monde aussi ? Hier cités-rencontre des mondes, demain, devenues trop gentrifiées pour laisser entrer ? Villes fermées, faute de quartiers populaires pour s’ajouter ?

« Autour d’elle, la métropole s’étendait sur des dizaines de kilomètres carrés. Sorcière millénaire (…) Des corps de sans-logis plongés dans le sommeil, têtes succédant aux pieds, s’égrenaient le long de leurs trottoirs surélevés (…). D’anciens secrets se repliaient dans les sillons de la peau flasque et parcheminée de la ville. (…) Mais l’aube à venir devait être celle de sa résurrection. Ses nouveaux maîtres voulaient cacher ses varices noueuses sous des bas résille (…) Ils voulaient la voir balancer ses vieilles hanches raidies et redresser la courbe de ses lèvres dans un sourire vide et figé.

On l’avait programmée pour s’épanouir en supercapitale de la nouvelle superpuissance favorite du monde. India ! India ! Le chant s’était élevé (…) Par toute la ville, d’énormes affiches financées par un journal anglais et la dernière marque de crème éclaircissante (il s’en vendait par tonnes) disaient : Pour nous, c’est maintenant ! Kmart arrivait, Walmart et Starbucks arrivaient et dans la publicité de Brithish Airways qui passait à la télé, les Peuples du Monde (blancs, bruns, noirs, jaunes) psalmodiaient le Gayatri mantra : (…) du moins dans la publicité, l’histoire s’écrivait à l’envers (Qui s’inclinait à présent ? Et qui souriait ? Qui était demandeur ? Et qui sollicitait-on ?). Dans leur sommeil, les citoyens favoris de l’Inde leur rendaient leur sourire.

Gratte-ciel et aciéries surgissaient là où avaient vécu des forêts (…) Des digues imposantes éclairaient les villes tels des arbres de Noël. Tout le monde était heureux. Loin des lumières et des publicités, des villages se vidaient. Des villes, aussi. Des millions de gens étaient déplacés, personne ne savait où. « Les gens qui n’ont pas les moyens d’habiter les villes ne devraient pas chercher à s’y installer« , avait déclaré un juge de la Cour suprême avant d’ordonner l’expulsion immédiate des pauvres. (…) » Le Ministère du Bonheur suprême (124-126)

Tout résonne, tout le temps… D’ailleurs rappelez-vous pas plus tard que le mois dernier on défilait pour le « droit à la Ville » dans ma cité … Bref, pour me consoler au retour j’emprunte la rue de Carouge, mon sas préféré…

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La Rue de Carouge, rue populaire et vivante, métissée, mélangée… fatalement destinée à la gentrification dont l’oeuvre ici est tout juste entamée.

La Rue de Carouge, son âme brute, son gris, ses dépanneurs, ses cafés-librairies, ses lieux de rencontres et de culture, ses boutiques de seconde main de tous acabits, ses vieux bistrots, centres commerciaux, magasin bio, son offre culinaire diversifiée, son théâtre, ses modestes salles de concerts, son école, son tram, ses bars pmu, ses coiffeurs à 6 sous et barbiers à 200. Ici on est bien loin de la « Diversité marketing » et de sa mise en scène ethno-folklorique. Ici vous mangez valaisan, vietnamien, coréen, italien, turc, indien ou érythréen mais sans chichi. Si seulement les touristes avec lesquels j’arpente ma cité pouvaient voir ce que je vois ici. Une richesse à peine dissimulée pour qui à percer sa coquille à force d’immersion. Genève dans toute son authenticité, dans ses paradoxes aussi. La Rue de Carouge, un quartier populaire qui résiste (encore).

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La Rue de Carouge, rue vibrante qui conduit tout droit à la très bourgeoise Carouge, où un appartement vient de m’être proposé… Après une décennie d’errance immobilière dans ma cité d’adoption, impossible de refuser ?… Affaire à suivre en mai donc. En attendant je « célèbre » les un an de mon retour avorté sous les pins ainsi que le mariage de deux proches qui après avoir achevé leur cercle ont choisi de s’ancrer sur le lieu de mon image d’enfance. Drôle de sentiment. Celui d’un processus sans fin, celui d’allers-retours, qui, inlassablement me ramènent dans ce là-bas avec lequel décidément j’en aurai jamais « fini ». Comme si la vie se chargeait de ne jamais nous laisser trancher, comme si elle penchait toujours pour les allers-retours, comme si elle choisissait pour nous l’Option Deux Maisons. Ainsi soit-il, j’anglerai mon wedding speech sur la géographie…

Alors oui en avril en attendant le prochain voyage je me balade et je danse. J’exploite à travers le swing une autre philosophie du mouvement. Le swing, danse vintage, mouvement d’un temps aussi troublé que le contemporain, d’un temps aux similitudes troublantes. Le swing. Une danse qui rend joyeux. Une danse pour s’évader. Corps qui bouge, corps en mouvement. Besoin de légèreté. Musique métissée aussi, qui a permis de se révéler d’immenses artistes discriminés. Des artistes en mouvement, se jouant des soubresauts de l’Histoire, tantôt d’un côté tantôt de l’autre de l’Atlantique. Le swing, une Poésie.

 

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