Zoom sur Black Movie 2021 – COLONISER

En ce janvier confiné, Black Movie arrive à point nommé – en ligne soit, mais c’est déjà ça… – pour nous évader, nous donner à réfléchir et penser le monde, nous offrir des respirations… Bref nous sortir virtuellement de notre Covid dépression et nous permettre de « voyager confinés » sur tous les continents, bien calés dans nos canapés.

Black Movie 2021 c’est : un cru éclectique décliné en différentes rubriques : A suivre… – Silence, on tourne ! – Liberté, j’écris ton nom – War zone – La femme à la caméra – Nocturama – Petit Black Movie –> Toutes les infos Ici

Black Movie 2021 parle de territoires, de rapports à la mobilité, d’identités, de l’Habiter dans toutes ses dimensions, pour ne citer que les questions qui obsèdent le PG.

Entre grands sujets politiques et fresques intimistes, ce cru 2021 m’a offert de quoi soigner mon humeur sanitaire du dimanche matin grâce à la délicatesse du cinéma coréen, rejoindre d’autres sphères grâce au réalisme magique du cinéma sud-américain, délirer entre potes devant un Fried Barry totalement déjanté…

Black Movie 2021, un format virtuel qui conserve la vocation du Festival de « promouvoir des regards modelés par d’autres réalités et d’autres imaginaires » et son « ancrage » local en faisant « écho à la multiculturalité qui imprime son identité à Genève« . Une édition virtuelle qui fait figure de laboratoire pour compléter la formule live dès l’an prochain. Assister physiquement aux rencontres et débats tout en laissant notre avatar virtuel se gaver de films à la maison ? Je signe fiça. En attendant, cette année déjà on prolonge le plaisir après chaque film grâce aux interviews de cinéastes passionné-es qui nous donnent leurs clés, analyses et secrets de tournage. Des cinéastes qui ont souvent consacré plusieurs années à leur production et ne manquent pas de gratifier d' »un petit mot » ce public qui leur offre une audience plus que méritée.

Petite sélection en mode « Dé(s)-colonisations »

Il y a ceux qui partent s’attaquer à la Forteresse européenne pour un aller sans retour et qui pour toujours souffriront du « mal de Méditerranée » (Traverser), ceux qui fantasment si longtemps leur départ qu’ils finissent par faire le choix de rester (This is my desire), ceux qui n’étant « que des hommes » sont chassés de leur habitat naturel protégé (Acasa), ceux qui restent coûte que coûte pour témoigner (The earth is blue as an orange)… Et puis il y a toutes ces histoires de colonies et de territorialités parallèles. Colonie autrichienne au Brésil (Casa de Antiguidades), colonie chinoise au Lésotho (Days of Cannibalism), héritage colonial portugais et longue descente en enfer identitaire brésilienne (Un Animal Amarelo).

TRAVERSER

Joël Akafou. Burkina Faso, France, Belgique. 2020. 1h17

« Jeune Ivoirien ayant réussi la traversée périlleuse de la Méditerranée, Bourgeois se morfond dans un camp de réfugiés en Italie car c’est en France qu’il veut vivre. Entre honte de l’échec et opportunisme amoureux, entre coups de fil à sa maman et coups du sort, Bourgeois nous embarque dans sa tentative pour accéder à la terre promise. Joël Akafou réalise un nouveau chapitre sur la vie de Touré Inza Jr., rencontré dans Vivre riche, et décrit les affres d’une jeunesse africaine qui essaie de s’en sortir en franchissant vaille que vaille les murs de la citadelle Europe. »

« Ils souffrent d’un mal, le mal de la Méditerranée. »

La « crise des migrants » a « tué deux fois plus que la Covid. » Joël Akafou

ACASA, MY HOME

Radu Ciorniciuc. Roumanie, Allemagne, Finlande. 2020. 1h26

Neuf enfants et leurs parents roms vivent pendant vingt ans en harmonie dans le delta sauvage au cœur de Bucarest, jusqu’au jour où ils sont délogés et obligés de s’adapter à la vie urbaine. Ce premier film étudie avec finesse la situation de la famille Enache, entre paradis perdu et nouvelles opportunités, et interroge les modes de vie sédentaires, le rapport à la nature et la question du libre arbitre. Absolument brillant.

« L’espoir résulte de la balance (…) de préserver les choses qui nous gardent unis. » Radu Ciorniciuc

Acasa, qui signifie « mon chez moi », traite de la question de la transmission, de l’intégration d’une communauté familiale à la société nationale. Acasa parle de compromis, compromis entre nécessité d’adaptation et désir de préservation, compromis entre générations. Acasa, c’est un cinéma qui pratique « l’art de la nuance » en adoptant tous les points de vue pour se mettre à la place de chacun, sans juger. Dans Acasa, une famille qui vit en symbiose avec la nature en milieu urbain, se voit chassée du désormais « parc naturel urbain protégé », où finiront par être réintégrés deux de ses membres en tant que garde et guide d’un « parcours urbain pour la diversité »… Une réintégration urbaine qui s’entend aussi comme une intégration au sein d’un État qui promeut apparemment davantage la bio-diversité que la diversité communautaire en son sein…

EYIMOFE (THIS IS MY DESIRE)

Arie Esiri, Chuko Esiri. Nigeria. 2020. 1h50

« Deux personnages modestes tentent de quitter le chaos de Lagos pour une vie meilleure à l’étranger. Pourtant, le bonheur est peut-être à portée de main… Ce premier film réalisé par les jumeaux Esiri suit la trajectoire de Mofe puis de Rosa et interroge statut social, couleur de peau, genre et structures familiales. Ambitieux et fougueux, Eyimofe (This Is My Desire) évoque de manière sensorielle le quotidien fourmillant de Lagos. »

… et décortique subtilement les motifs de départ, de non-départ, les destins individuels pris dans un flux qui ouvre ou ferme des voies au gré des fils minuscules qui font les vies…

DAYS OF CANNIBALISM

Teboho Edkins. Afrique du Sud, France, Pays Bas. 2020. 1h19

« Que se passe-t-il lorsque des Chinois investissent dans la région de Thaba Tseka au Lesotho, bousculant l’économie et les coutumes locales ? Description à petite échelle des dérèglements d’un écosystème qui mènent inéluctablement à la violence. Entre documentaire et fiction, tourné sur quatre ans, Days of Cannibalism scrute la mondialisation qui frappe le pays et observe le duel impitoyable que se livrent les anciens et les nouveaux habitants. »

« Pour moi, le monde chinois et basotho existent en parallèle. Ils ne se croisent presque jamais et lorsqu’ils se croisent, il y a toujours une table ou une barrière entre eux. »

« Ce sont deux mondes qui existent dans le même lieu mais qui ont créé leur propre atmosphère. » Teboho Edkins

Entre frontières invisibles et territorialités parallèles qui ne se croisent presque jamais, dans Days of Cannibalism, Teboho Edkins montre les mécanismes d’une colonisation qui déséquilibre profondément un système d’organisation sociale bien ancré et l’impossible cohabitation d’une colonisation économique mondialisée forcément déséquilibrée.

THE EARTH IS BLUE AS AN ORANGE

Iryna Tsilyk. Ukraine, Lituanie. 2020. 1h14

 » Anna et ses quatre enfants décident de faire ensemble un film sur leur vie pendant la guerre du Donbass, depuis leur ville détruite du front Iryna Tsilyk suit le tournage étape par étape, et témoigne de la force du cinéma et de la puissance absolument indestructible de l’amour. Fuir ? Rester et continuer à raconter ? Si tout le monde part, qui sera là pour reconstruire leur ville ? »

Partir est-ce forcément trahir ? Est-il nécessaire de rester pour résister ou la résistance peut-elle s’exporter ?

CASA DE ANTIGUIDADES

João Paulo Miranda Maria. Brésil, France. 2020. 1h33

 » Un ouvrier exilé travaille dans une usine laitière high-tech implantée dans une colonie autrichienne prospère du Brésil. Découvrant dans une maison abandonnée des objets lui rappelant ses origines, il va peu à peu se transformer en animal féroce. Hommage aux racines du peuple brésilien, aux rituels purificatoires et sacrificiels occultes, Casa de antiguidades envoûte et donne de multiples clés d’interprétation pour appréhender un Brésil multiethnique à plusieurs vitesses. »

Dans Casa de Antiguidades on découvre une véritable région autrichienne peuplée de colons restés figés cent ans en arrière, hallucinant. « Tout ça est réel, notamment la région. (…) j’ai découvert cette région « autrichienne ». C’était incroyable ! C’est tout réel, ce ne sont pas des acteurs. » Une région où se sont réfugiés des Européens qui fuyaient la guerre d’abord, une région où se sont réfugiés des nazis en fuite ensuite ? Quoi qu’il en soit, une région qui porte les marques du temps, de la violence.

Des personnes réelles qui jouent comme ça, qui dansent, qui sont « plus traditionnelles que dans leur propre pays d’origine, l’Autriche, parce qu’ils perpétuent une culture qui s’est presque arrêtée dans leur pays. » João Paulo Miranda Maria

Une violence aujourd’hui avant tout ethno-économique dans un pays qui se cherche et se reconnaît davantage dans la culture importée que dans la culture originelle du nord du Brésil. Même si selon le réalisateur il existe une recherche sur la culture indigène, africaine, des afros-descendants, il n’y a pas de reconnexion sociale, populaire, et principalement politique. « Je peux oser dire qu‘il y a plus une connexion avec l’extérieur, avec la culture européenne et celle des États-Unis qu’avec la culture originelle, originaire du Brésil, indigène« . Le Brésil renferme pourtant « une culture brésilienne très profonde, une culture spirituelle, une culture où tout s’est mélangé entre indigènes et africains« . Le réalisateur lui-même, issu de la région de Sao-Paolo, formée par des colonies allemandes et italiennes, évolue au sein d’une famille qui « se pense plus italienne que brésilienne« .

Casa de Antiguidades questionne donc le rapport au passé afro-descendant de la culture brésilienne, le rapport à la culture indigène, à la culture africaine d’un pays qui semble ne plus savoir ni qui il est ni où il veut aller, balançant entre héritage européen, africain et influences américaines. Une confusion engluée dans le « white » discours porté par Bolsonaro…

UN ANIMAL AMARELO

Felipe Bragança. Brésil. 2020. 1h55.

 » Fernando, cinéaste en devenir, hérite à la mort de son grand-père d’une malédiction qui va le mener à chercher des pierres précieuses au Mozambique ou encore à devenir un homme d’affaires soumis à des femmes puissantes au Portugal. Dans ce film généreux et luxuriant, Felipe Bragança interroge les notions d’identité brésilienne, de transmission et, in fine, le cinéma qui n’est pas dupe de lui-même. »

« Juste toi, un Brésilien, blanc, sans origine ni identité. Ni Européen, ni Africain ou Amérindien. (…) Alors que les morts de ton pays sortaient de terre, et chantaient la fin de l’utopie et le retour des ténèbres »

Regard de Felipe Bragança sur la société post-coloniale

Un Animal Amarelo est un voyage dans l’empire colonial portugais, un dialogue entre un grand-père imaginaire et un petit-fils qui mène une vie urbaine alternative, un « dialogue entre un présent et un passé qui sont complètement connectés« , dans une société coloniale et post-coloniale qui doit composer avec plein « de fantômes dans ses rues« . Composer avec un passé trop violent pour être réparé. À passé basé sur génocide, contrôle et exploitation… réparation impossible pour Felipe Bragança qui engage à considérer « chaque action entreprise aujourd’hui comme toujours porteuse de l’imaginaire colonial« . Questionner le « white guilt », la culpabilité, ne suffit pas, « la culpabilité n’est pas une proposition de vie« . Il est « impossible d’échapper à l’histoire« . Le réalisateur tente de faire entendre à ses concitoyens que « coupables ou non vous portez ça avec vous et vous devez l’affronter dans le présent« .

« C’est pourquoi le personnage principal porte un objet, un os, qui est lié au passé, et j’aime à dire que chaque Brésilien porte un os à la ceinture. »

Un Animal Amarelo, un film sur « ce que c’est d’être brésilien et d’être de ma génération« , selon les mots du réalisateur. Un film sur et de la génération mondialisation, « celle qui y a cru », la première à avoir grandi dans un Brésil démocratique, un Brésil qui gagnait en puissance, un Brésil qui serait forcément la grande nation de demain. Une génération qui a vécu la longue descente aux enfers de ces dernières années et son climax avec l’avènement de Bolsonaro et la dépression politique, économique, idéologique actuelle. Une descente aux enfers à « relier avec le passé » parce que « tout est connecté d’une certaine façon« .

Présent et passé connectés, lien avec le passé toujours pas réglé, cicatrice toujours présente,… passé impossible à réparer ? Pour créer une société basée sur un passé si complexe, il faudrait commencer par changer l’idée que l’Europe et la culture blanche doivent être au centre du monde, chasser l’imaginaire colonial des esprits en action. Très loin donc de la rhétorique proto-fasciste gouvernementale qui plaide pour une société brésilienne organisée selon une logique identitaire blanche et chrétienne excluant les minorités, quelles qu’elles soient, ces minorités qui font du Brésil un « gâchis culturel ». Sauf qu’on ne refait pas le passé, la société brésilienne est trop complexe pour l’organiser selon cette culture blanche, en blanchissant toutes les autres cultures. Cette culture « blanche » est en réalité une culture métisse, mélangée avec une culture noire, une culture indigène. Même les « 100% blancs » sont imprimés de culture indigène, africaine, dans leur façon de parler, de manger, de bouger. Se tourner vers un mouvement de blancs fiers c’est se travestir, en tentant de ressembler à une culture idéalisée, fantasmée, hors de la réalité. C’est convoquer la nostalgie pour un pays qui n’a jamais existé, l’imaginaire falsifié d’une société mythique. Face à ce mouvement mensonger, aux artistes, à cette nouvelle génération de résistants de proposer quelque chose de nouveau, démocratique, juste et complexe.

LUCKY CHAN-SIL

Kim Cho-hee. Corée du Sud. 2019. 1h36

 » Une productrice de 40 ans, sans emploi et désargentée après la mort de son mentor, doit se résigner à louer une chambre chez une vieille dame et à faire le ménage pour sa sœur, une actrice volage. Heureusement, le fantôme de Leslie Cheung rôde en sous-vêtements pour lui donner des conseils… Dans son premier long métrage, véritable déclaration d’amour au cinéma, Kim Cho-hee dépasse les références amusantes à Wenders ou Ozu et parvient à saisir l’essence de la vie, tout simplement. »

Anesthésier sa colère sanitaire du dimanche matin grâce à la délicatesse du cinéma coréen, c’est aussi ça Black Movie… Merci 🙂

LA FEMME QUI S’EST ENFUIE

Hong Sangsoo. Corée du Sud. 2020. 1h17

 » Profitant de l’absence de son mari, Gamhee rencontre successivement trois amies, à moins qu’il ne s’agisse de trois versions de la même ? Ces échanges sont parfois interrompus par des hommes imbéciles et importuns. Qui est la femme qui s’enfuit ? Pourquoi s’enfuit-elle ? Hong Sangsoo, de plus en plus minimaliste, creuse les questions existentielles sur l’étrange décalage entre la parole, les actes et les êtres. Une fois de plus, le maître explore avec grâce l’infinité des possibles, maniant un dispositif en apparence léger mais qui sonde les âmes. »

Et bien, j’en connais d’autres qui voudraient bien s’enfuir ces temps-ci… Mais pas de doute, on est bien coincés nous autres…

FRIED BARRY

Ryan Kruger. Afrique du Sud. 2020. 1h39

 » Possédé par un extraterrestre, un cramé entame un périple frénétique dans la ville du Cap, entre sexe, drogues et enfantement. Sans temps morts, Ryan Kruger filme son fascinant héros ahuri, magistralement interprété par Gary Green, dont on ne parvient pas à quitter le regard fixe. Inénarrable et politiquement très incorrect. »

Heureusement, il est toujours permis de s’évader….

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