La Gazette du confinement 2020-2021

C’était il y a un an. Quand, par une belle journée de mars, notre monde s’est arrêté…. Un an déjà. L’occasion de faire un bilan elliptique… Qui pourrait se résumer à cette unique constatation. Ce qui nous paraissait surréaliste, encore impensable il y a un an est désormais devenu notre vie.

Nous sommes vendredi 13 mars 2020… Le cours s’arrêtera là, on n’a plus la tête à ça. On se masse devant la conférence de presse du Conseil fédéral. C’est parti. Parti. Partie terminée. Arrêtez de circuler, désormais y’aura plus rien à voir.

Ce soir-là, les gens se pressent dans les cafés, envie furieuse de se retrouver, de comprendre Ensemble, de se rassurer. Mais déjà nous sommes comptés, compté aussi le temps pour profiter d’un ultime instant de liberté. Règne une atmosphère de fin des temps… Sonnés. Notre cerveau n’est pas (encore) fait pour assimiler ce genre d’informations.  Petite soirée « fin du monde » improvisée avant de se séparer pour une durée indéterminée.

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La Saison du Confinement – Du Global au Nano-local

Et le monde s’arrête… Confinement généralisé décrété. Paradoxalement, la solution pour nous protéger de la mort c’est d’arrêter la vie, arrêter nos vies.

La solution ? Arrêter la vie pour nous protéger de la mort. Paradoxal…

Sidération. Sentiment d’irréalité. Grand Genève arrêté, sitôt concrétisé. Frontières fermées. Monde « globalement isolé« . Surréaliste oxymore. Back to the roots. Grand exil à rebours. Vols spéciaux affrétés. Retour à la maison. Retour à la nation. Territoire confiné. Réseau K.O.

Speechless. Quand on a fait de la Mobilité son mantra, du Glocalisme son projet de vie… Fatalement c’est compliqué. Quand on a fait du mouvement des hommes son mantra, il y a de quoi rester figée… Quand il y a une décennie, ce projet est parti de l’hypothèse de la fin annoncée de l’État, il y a de quoi rester coi…

Arrêt sur images de nos vies. Passés du Monde (pour jardin) à la salle de bain (pour chagrin) comme ça, en un claquement de doigt. Back à l’essentiel. Aimer et être aimés. Besoin irrépressible de se rapprocher, se rassurer, se consoler. Paradoxalement jamais eu autant besoin de l’Autre. Jamais été aussi disponibles pour toutes nos familles d’élection isolées.

Partis pour un voyage au long cours d’un tout nouveau genre : gérer l’incertitude, gagner en résilience, se rabattre sur l’espoir. Plus de projets, plus d’avenir, « coincés » dans le présent, suspendus aux annonces de mesures. Obligation de connexion. Plus d’échappatoire géographique ni virtuelle. Devoir d’être « contactés » à tout moment par les autorités, tracés partout, tout le temps. Devoir de rester connectés H24 pour se tenir au courant des nouvelles mesures à respecter sous risque de passer dans l’illégalité. Un cauchemar 2.0, pas tranquillement enfermés, enfermés dans une bulle anxiogène. Plus de droit à la déconnexion. Cauchemar collectif éveillé. Organismes épuisés. Là-haut on a dû décidé qu’il était temps pour le monde de se reposer. De faire un break. Se mettre sur pause. Le temps de se manquer, de recharger les batteries, d’inventer quelque chose de nouveau, de poser les nouvelles bases d’une rencontre qui reste à imaginer.

Les Mots du Confinement

État d’urgence sanitaire – Gestes barrières – Distanciation sociale – Politique de confinement – Isolement – Repli – Quarantaine – Cas contact – Attestation de déplacement – Retour des frontières – Couvre-Feu, etc. Autant de mots que je ne goûte pas. Crises d’angoisse face à la pulsion de vie empêchée. Crises d’angoisse déclenchée par la voix et les mots de Macron aussi. Devant ces médias devenus simples caisses de résonance, boîtes enregistreuses relayant en boucles les mesures des gouvernements. Discours anxiogènes, bulle d’anxiété.

Un Terreau

La Dé-Mobilisation Une lente infusion…. On a globalement eu le sentiment que la mise en suspens de notre mobilité était arrivée brusquement. Il n’en est rien. Arrêter la vie pour nos protéger de la mort seule option vraiment ? Cet arrêt sur images impensable en d’autres temps, s’inscrit dans un contexte, s’épanouit sur un terreau déjà bien fertile. Un terreau décrit dans ces pages depuis déjà une décennie. Un terreau que je continue d’explorer durant mes longues soirées confinées. La réalité, c’est que ce monde mobile-là, plus personne n’en voulait déjà. Il y a avait cette rencontre possible avec l’Autre, rendue impossible à cause des circonstances. Une rencontre biaisée que la série Eden montre très bien. Avec des êtres placés dans des situations les conduisant à de mauvaises actions. Situation fatale et fatalisme des peuples. Regarder des séries télé pour regarder le monde en face. Un monde rendu aux cyniques. Crise économique, prolifération des murs, érection de forteresses, goût pour l’autorité et les réponses simples, élection de dictateurs, sacrifices des libertés consentis au prix de la sécurité, entre-soi, Homme de trop.

La rencontre avait un goût amer et l’exode urbain aussi déjà bien entamé. Un exode illustré par Saint-Pierre-de-Frugie, village de « bobos » en exil découvert lui aussi via voyage télévisé, qui nous conduira plus loin dans un domaine où on rejoue le Moyen-Âge… Appétence pour la violence, les fortifications, le micro-royaume bien délimité. Mes voyages virtuels se poursuivent avec une petite sélection FIFDH confinée (des être broyés, enfermés, noyés et ce malgré des demandes d’asile au plus bas), sélection spéciale « terreau monde d’avant ». Celui d’une mobilité diabolisée. Celles des autres d’abord, puis la nôtre inexorablement.

Globalité conspuée et localisme bienvenu. J’aurais dû sentir le vent tourner pourtant… Durant cette saison automne-hiver à manger exclusivement du green local potiron. A l’occasion de débats animés autour du « bon » localisme. Sinon ça compte le concept épicerie ethnique « fine » qui pullule dans nos global cités ? A priori si elles vendent des produits locaux « de là-bas », c’est ok… Ouf, transnationalisme et localisme peuvent toujours s’associer… Une saison-automne hiver où on pouvait aussi visionner des émissions aux titres tels que « Faut-il interdire le tourisme ? » ou entendre à la radio une jeunesse artistique s’excuser de « bouger » pour honorer leurs tournées… Même le magazine « Rendez-vous en Terres inconnues » re-baptisé désormais « Nos Terres inconnues« , était revenu à la casa, en Bretagne pour être précis. Oui, l’être humain n’était déjà plus à la mode. La mobilité gagnait en vulgarité.  Avec la pandémie, l’être humain est de trop ce coup-ci. On ne veut plus le voir du tout ce coup-là. Il est sommé de disparaître, de se confiner. Car que faire d’autre de cet homme de trop ? Dans les pandémies animales on abat les bêtes lorsque la quarantaine échoue. Du coup… que faire de nous à part nous enfermer ? 

Quant à moi, en visionnant tout ça, je comprends mieux notre passivité face aux mesures imposées. A force d’accepter la violence faite aux autres, on finit par la considérer légitime, intérioriser sa banalisation et accepter avec résignation cette violence quand fatalement elle finit par s’appliquer à soi.

Le prix de l’immobilité

Une seule obsession. Arrêter la rencontre, limiter les interactions. Une Ironie. l’immobilité = in fine perte totale de contrôle. Paradoxalement cette immobilité tant exhortée = des milliards de dettes en lègue à des enfants au profit desquels on prétendait justement défendre la frontière, l’arrêt du mouvement… des autres. Il est désormais global. Arrêt du leur aussi. L’immobilité aura un prix à payer.

Évasions

Hauts les coeurs ! Quelques échappées nous sont heureusement autorisées. Des voyages immobiles, littéraires ou intérieurs. A la radio, on nous donne plein de conseils pour voyager confinés. Pis le nomadisme n’est pas mort, il prend juste des formes déshumanisées… Alors vive le nomade virtuel, le nomade sédentaire… Chères Villes-Monde, vous me manquez tant… Mon voyage à moi se borne à vous convoquer… Je pense à Dubaï où le monde se retrouve piégé ensemble. Je repense à la sociologue Saskia Sassen interrogeant l’avenir des Villes Monde d’après la… mondialisation. Je pense à ma Genève qui vit du et pour le monde. Je repense à mon cadeau japonais, une boîte de masques offerte à une amie journaliste en vue des JO de Tokyo…. Mortes de rire…. Quelques mois plus tard, riant nettement moins et retournant la maison à la recherche desdits masques… Plus de masques et d’ailleurs plus de JO. Je repense à notre arrogance d’alors… Je repense à ma détermination au retour de mon escale chinoise… Brandissant notre exception libertaire européenne avec tant de fierté… Je repense à notre illusion d’alors… Monde globalement liberticide désormais. A quelques exceptions près. Cet été beaucoup ont d’ailleurs songé à demander l’asile politique suédois…

Exode urbain

En tout cas, s’il est un voyage dont les citadins ne se sont pas privés, c’est bien la ruée vers et sur les résidences secondaires. Car le temps du Covid rime avec exode massif des urbains en Régions. La pandémie c’est rien de moins que la Théorie des deux Maisons incarnée ! Et dire que j’ai vendu ma mini maison mobile un certain… 12 mars dernier… Mais moi je tiendrai bon. Cité, lieu des interactions, je ne te laisserai pas tomber. Cité, ma gourmandise pour toi est infinie. La campagne ? mon étape contemplative entre deux cités…

Explosion de vie

Juin 2020. Réouverture des terrasses. Je traverse les places de ma cité. Nous sommes jour de marché. Toutes les terrasses débordent de vie. Je suis émue… Je le serai à chaque fois que j’assisterai à ce genre de scène en live ou à la télévision. Explosion de vie. Explosion de larmes en voyant des images de Grecs se pressant sur les plages de Méditerranée. Explosion de mes émotions confinées. Et conviction que tout va bien se passer. Parce que la Vie gagne toujours à la fin. Premier samedi shiny post « semi-confinement ». Partout explosion de vie. Merci.

Stratégies

Le monde s’est arrêté. Et à ce jour l‘ultime remède trouvé pour nous protéger de la mort a été d’arrêter la vie. Paradoxale stratégie. Après avoir voyagé dans les phases du deuil (sidération, chagrin, incrédulité, angoisse, résignation, résilience, foi…), L’homme de trop lui se montre plein d’ingéniosité et développe au fil des reconfinements ses propres stratégies pour se ré-organiser, se mobiliser, et bientôt … défendre ses droits ? Quant à moi, en un an, j’ai eu la chance de n’avoir assisté à la mort d’aucun des miens. Mais j’ai assisté, sidérée, à la mort de la vie, au silence, partout. Subsiste un espoir, une échappée… car dans « Glocal« , il y a certes un global empêché, mais il y a le local aussi… reste donc la moitié de la carte à jouer… En attendant, à chaque respiration, je me précipite dans mes cafés préférés pour un instant suspendu bienvenu… Et faut pas traîner pour en profiter.. Car les déconfinements, c’est genre 3 petits jours et puis s’en vont…

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La stratégie locale. Dès le 1er novembre, ma cité nous a baignés dans un océan de lumières… L’Avent a de l’avance cette année. Ce qui nous laisse deux petits mois pour préparer l’Après. Et le 31 décembre à minuit va falloir se concentrer très fort, s’unir à distance pour renverser cette malédiction. 

État d’urgence

Malheureusement notre communion de voeux a échoué… Au 1er janvier, rien n’était redevenu comme avant. Alors je me plonge dans le « conte apocalyptique » d’Alexandre Labruffe « Un Hiver à Wuhan« . On est en plein dedans. Ca devient de la science-fiction cette histoire. On vit dans l’Alliance du pire du Territoire et du pire du Réseau.

Jamais dans ses rêves les plus fous le Territoire n’aurait pu imaginer un tel appui… l' »État d’urgence« … Il aurait fallu des décennies aux États pour atteindre le même résultat. Chacun chez soi. Régularisations fiscales et résidentielles massives. Mort de l’économie informelle. Retour des expatriés, départ des impatriés, assignation des apatrides. Frontière superstar. Des citoyens désormais sommés de vivre(?) avec cette dimension que nos dirigeants ont le pouvoir de nous enfermer dans notre salle de bains. Fini de rigoler. Pourtant on n’avait pas l’impression de rigoler tant que ça. Et si le premier confinement nous avait au moins offert le droit de se reposer, ce dernier a vite fait d’être abrogé lui aussi. Désormais il nous reste un seul droit, celui d’aller travailler (et de consommer, un peu, aussi, à intervalles sanitaires réguliers), enfin pour ceux d’entre nous qui ont la chance d’avoir encore un travail. Un tissu économique et social qui se meurt. Plus de culture, de voyages, d’interactions, la pandémie nous a enlevé tout ce qui est essentiel à notre… humanité.

Alors, nos dirigeants manqueraient-ils d’ingéniosité ? Sans doute sommes-nous trop exigeants… 

Eux, simples mortels pris collectivement dans un flux, que dis-je dans un courant dans un torrent dans un tsunami qui s’est nourri de nos peurs et qui a fini par nous/les briser, briser l’homme qui créé l’homme qui croit l’homme qui s’étonne l’homme qui entreprend l’homme qui aime l’homme qui… vit.

Alors face à un tel déferlement, comment croire encore un instant qu’on peut arrêter… le Mouvement ? CQFD.

Souviens-toi mars dernier…

Conformément aux directives du Conseil fédéral suite à la propagation du COVID-19 en Suisse, “nous avons largement consulté, notamment la Direction Générale de la santé du Canton de Genève et le Service de prévention et contrôle des épidémies des HUG, déclare la Directrice du FIFDH Isabelle Gattiker. Vu le caractère international du Festival, la nature des lieux et l’impossibilité d’identifier le public en cas de contamination, nous avons reçu un préavis négatif des autorités cantonales, qui nous a conduit à la regrettable mais inévitable décision d’annuler la 18ème édition du Festival”.

Mars 2021. Il y a un an le FIFDH fut le premier Festival glocal à être annulé dans ma cité. Triste anniversaire. Cette année, malgré leur farouche volonté, l’édition sera entièrement virtuelle. Tout un symbole. Voici mes mots à cette annonce l’an dernier « Toute cette énergie contenue augure pour sûr d’une explosion de solidarité pour l’an prochain. Et de se rappeler que si une épidémie peut arrêter notre mobilité, elle n’aura jamais notre mobilisation. » L’an dernier, j’ai pourtant dû renoncer. Overwhelmed par les contraintes du monde d’avant… Tellement futiles dans ce monde-ci… Cette année jamais résister ne m’a paru autant essentiel. Et à l’issue de la CP, je peux vous dire que le Festival a fait preuve d’une grande inventivité pour proposer une édition virtuelle d’une richesse inouïe, déclinée dans une variété de formats différents. L’activisme civil ne manque décidément pas d’ingéniosité pour se réinventer. FIFDH 2021, c’est parti !

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