Highlight. Vilnius, Paris, Londres

Dans Vilnius, Paris, Londres, Andreï Kourkov nous parle de Circulation européenne. De rêves, de mobilité, d’Eldorado et de désenchantement. D’un espace commun qui ne suscite aujourd’hui plus l’adhésion. Vilnius, Paris, Londres raconte juste l’histoire d’aventuriers européens qui fêtent Schengen et veulent juste circuler. Rien de plus banal que le mouvement. Juste un soir. Juste une histoire qui se joue aux dés. Rien de définitif là-dedans. Vilnius, Paris, Londres, un portrait de la jeunesse européenne qui s’inscrit dans la veine du magnifique « Europe, She Loves« .

Wet Eye Glasses

« C’est la fin des gardes-frontière et des contrôles de passeports, un immense espoir pour un pays minuscule: le 21 décembre 2007, à minuit, la Lituanie intègre enfin l’espace Schengen. Comme beaucoup de leurs compatriotes, trois couples se lancent dans la grande aventure européenne. Ingrida et Klaudijus tenteront leur chance à Londres. Barbora et Andrius à Paris. Et si Renata et Vitas restent dans leur petite ferme à Anyksciai, eux aussi espèrent voir souffler jusqu’à l’Est le vent du changement. Mais l’Europe peut-elle tenir ses promesses de liberté et d’union ? Estampillés étrangers, bousculés par des habitudes et des langues nouvelles, ces jeunes Lituaniens verront l’eldorado s’éloigner de jour en jour. Kukutis, un vieux sage qui traverse l’Europe à pied, le sait bien, lui : « Peu importe la ville où l’on veut atterrir, c’est le voyage lui-même qui est la vie. » Dans ce roman tour à tour drôle, tendre et mélancolique, Kourkov donne un visage à tous les désenchantés du rêve européen. » Lien éditeur

Vilnius, Paris, Londres raconte les Villes-Monde et les périphéries. La recherche de la bonne place entre eldorados saturés et territoires de la nation. Vilnius, Paris, Londres raconte l’histoire d’une initiation géographique, une histoire d’allers-retours et de stratégies. De stratégies géographiques et identitaires.

Vilnius, Paris, Londres raconte l’Europe d’avant et le destin des anciens, comme Kukutis et son « coeur-planisphère » à qui la guerre a coupé les jambes. Qui depuis refuse de se définir d’un État-nation auquel il préfère la région. Après l’oubli délibéré et l’invention d’un nouveau soi chez la Maison Golden, l’appartenance régionale, encore une option pour s’identifier.

Vilnius, Paris, Londres raconte l’errance perpétuelle. La barrière des langues. Les destins singuliers de héros ordinaires dans une Europe si brassée qu’on y confectionne du  « Made in Britain » qu’aucun Britannique ne fabrique de près ou de loin (408).

 Extraits

« Il s’étonna et réfléchit à l’équilibre. A l’équilibre de la circulation des voitures et des hommes. Quand cet équilibre existait, tout marchait bien dans le monde. Cent véhicules allaient d’Allemagne en Pologne, et cent de Pologne en Allemagne, un Kukutis lituanien arrivait dans un village polonais tandis qu’un Kukutis polonais atterrissait par hasard dans une ferme de Lituanie. Ainsi devaient être les choses, et ainsi sûrement étaient-elles, mais personne ne voyait rien de ce mouvement car personne ne pouvait observer d’en haut avec autant d’attention ce qui se passait en bas sur Terre. » (104)

« Belleville, vite devenu familier, réjouissait l’oeil de ses enseignes en chinois et en arabe. Toutes les vitrines étaient allumées alors que la plupart des boutiques étaient déjà fermées. Des représentants de l’Internationale parisienne – Indiens, Africains, Arabes, Vietnamiens – faisaient la queue devant un cybercafé où l’on pouvait téléphoner sans se ruiner dans le monde entier. »

« (…) une grande ville… – Dans laquelle la moitié des vitrines des magasins de la rue principale est barrée de bandes de papier collées en croix. Comme dans un film de guerre ! » (387)

« Et si cette nuit-là, ce fameux 20 décembre dans la petite maison de Renata, (…) ils avaient décidé d’émigrer tous ensemble dans le même pays, la même ville ? Peut-être qu’alors tout serait différent à présent, et surtout plus gai. Pourquoi s’étaient-ils dispersés ? Pourquoi chacun voulait partir dans « son » pays, dans « sa » ville ? Pourquoi l’idée ne leur était-elle même pas venue de partir ensemble ? (…) Il appréciait certes sa solitude lituanienne, sa propre réserve, la distance savante qu’il maintenait avec cette Angleterre indifférente et polie. » 409

« – Je ne suis pas allemand non plus, rétorqua le vieillard. / – Les Allemands ont souvent honte d’avouer qu’ils sont allemands, affirma l’homme sur un ton de reproche. Ils s’inventent tout de suite des nationalités particulières. L’un se dit bavarois, le deuxième silésien, le troisième souabe. / – Eh bien moi, je suis lituanien. / – Ah voilà, le quatrième se dit lituanien !  » Le conducteur fronça les sourcils tandis qu’un sourire méprisant s’esquissait sur ses lèvres. Kukutis haussa les épaules. « Très bien, continua-t-il d’une voix grinçante. Dans ce cas, je vais vous dire la vérité. En fait, je suis samogitien. / – Vous êtes quoi ? / – Samogitien, de Samogitie, expliqua Kukutis avec impatience. Mais quand je suis attablé dans une brasserie avec un Sudovien, un Aukstaitien, un Tuteisien et un Dzükijen, au moment de lever nos verres, nous disons : « Nous, Lituaniens, savons boire mieux que les Allemands et chanter plus joyeusement que les Polonais! » (412)

« Je ne vous recommande pas de rentrer en Lituanie je parle seulement de Paris. Lille est aussi une grande ville. C’est toujours la France, peuplée de Français, mais la vie y est beaucoup moins chère et plus facile qu’ici. Peut-être réussirez-vous à y trouver votre place ? (422)

« Tout le monde veut vivre dans le Sud, au bord de la mer, quelque part entre Nice et Cannes. J’y ai vécu moi aussi. Mais il n’y a pas de travail là-bas. Le travail se trouve toujours ou presque dans le Nord où beaucoup ne voudraient pas vivre mais vivent néanmoins. Si j’étais prêt à tout et si j’avais vingt ans, je laisserais tout tomber, je filerais sur la Côte d’Azur, je prendrais le risque… Mais je serais sûrement bien de retour. Dans le Nord, au moins, il y a du travail. Il faut faire dans la vie ce qu’on aime et à l’endroit où l’on vit ! C’est l’idéal… » (428)

« Nous devons rentrer à la maison, reprit Andrius à voix basse quand il eut rassemblé ses idées. A la maison, en Lituanie. Nous passerons là-bas un peu de temps, peut-être une année. Nous mettrons l’enfant au monde, nous apprendrons le français, nous gagnerons de l’argent. Et alors nous pourrons revenir à Paris. Nous savons maintenant comment c’est ici… Nous aurons plus d’expérience ! » (424)

« Les gens de chez nous n’ont pas l’habitude de partir à l’étranger, expliqua-t-il. Ils restent au pays et ils boivent. Puis ils se pendent, victimes de dépression. Nous occupons la première place dans le monde en nombre de suicides. » (439)

 » (…) je n’ai jamais parlé encore avec un Anglais par ici, je n’en ai même jamais rencontré. Rien que des Roumains, des Polonais, des Bulgares, des Lituaniens… » « Moi non plus, déclara-t-il. Nous sommes là depuis décembre, et pas un seul Anglais. » (440)

« Moi, un putain d’Anglais ? s’indigna l’homme. Je suis irlandais, de Cork! » (441)

« La mère de Philippe disait que Paris, ce n’est pas la France. » (444)

« Nous sommes partis ensemble, vois-tu. Tous nos amis et parents le savent. Ce serait bizarre de rentrer seul à la maison, non ? Même si j’en ai envie… Mais ce n’est que le mal du pays. C’est mieux ici de toute façon, ici on a des chances… Des chances de quoi ? Dieu seul le sait ! Des chances diverses et inattendues. Je n’aurais jamais imaginé que je deviendrais jardinier ou que je fabriquerais des cages pour des bestioles comme toi ! » (462)

« Qu’allaient-ils devenir là-bas, si ce nonagénaire acceptait de les employer chez lui ? Bon d’accord, ils iraient faire les courses, s’occuperaient du ménage, cireraient les planchers, prépareraient les repas, laveraient son linge. Mais était-ce bien là ce pour quoi ils avaient quitté Vilinius ? Ce pour quoi ils avaient émigré à Paris ? » (470)

« Elle l’avait conduit à Londres et avait fait de lui un émigré. Elle l’avait conduit dans le Surrey, au manoir Mr Krawec, et converti en jardinier. Puis elle l’avait changé en expert ès fabrication de cages à lapins. C’était dément ! » (481)

« Nous ne sommes plus en Lituanie où l’on peut s’enterrer dans une bicoque au milieu de la forêt d’Anyksciai et attendre docilement d’être vieux. Nous sommes en Angleterre, nous sommes en guerre. En guerre pour un avenir heureux.«  (433)

« A ce souvenir, ils convinrent tous les deux que le temps en France filait mille fois plus vite qu’en Lituanie, et que c’était sans doute la raison pour laquelle il leur semblait vivre depuis des années ici, au milieu des Français, déménageant de place en place en quête de stabilité et de bonheur. (…) il lui vint un rêve fragile, fuyant, dans lequel une balle de basket passait de main en main, sans jamais atteindre le panier. Et dans cette balle, il se reconnut. » (491)

« Que lui avait-elle dit alors ? Qu’il devait changer et commencer par se choisir un nouveau nom ? Quelle bêtise ! Perdre son nom, n’était-ce pas se perdre soi-même ? Perdre ses souvenirs, son caractère, ses sentiments, sa patrie, si ronflant soit ce mot ? » (495)

« Plus Andrius se familiarisait avec Farbus et ses environs immédiats, plus cruellement il ressentait l’incongruité de sa présence en ces lieux. » (506)

« Où ai-je donc échoué ? songea-t-il. Nous étions partis pour Paris, là où la vie bouillonne et où on ne s’ennuie pas. Là où on peut gagner sa vie et être heureux. Et nous nous retrouvons dans un cimetière ! » (512)

« Et quand il vit le train à grande vitesse Thalys et entendit l’annonce du mot Amsterdam, il se sentit à nouveau comme à Paris, dans une ville où on se sentait vivre. » (524)

– Et avant Londres ? insista Klaudijus, désireux de creuser jusqu’aux racines, jusqu’à sa véritable patrie. « Vous devez avoir résidé longtemps à Londres pour parler aussi bien l’anglais ! » « Je suis né à Londres, déclara-t-il avec véhémence. Je suis anglais ! » (539)

« Il se prit à méditer sur la France et se sentit floué : c’était comme si le pays l’avait invité à venir, pour le rejeter ensuite à peine arrivé. » (542)

« Aussi n’était-il resté à Andrius que le rêve. Le « rêve américain » avait déjà perdu en ce temps-là sa popularité: ceux qui en souffraient avaient quitté le pays dès les années 1990. Avaient subsisté des rêves plus simples et plus proches : le parisien, l’irlandais, l’anglais. Il avait choisi le parisien, bien qu’il ne fût jamais allé en France auparavant. » (543)

« Au-delà des murs du bistrot ne l’attendait que l’indifférence polie de la France. » (544)

« Oui, la Grande-Bretagne, ce n’étaient pas seulement le Surrey et le Kent, c’était un immense pays. Surtout comparé à la Lituanie. Et si le Sud, à en croire Tiberi et Laszlo, n’était peuplé que d’immigrés du monde entier, là-bas, dans le Nord, il ne devait pas s’en trouver un seul. Parce que c’était le Nord, justement, et bien plus difficile d’accès. Et quand même on y parvenait, on se retrouvait alors dans un tout autre monde. Lui, il saurait y aller, et deviendrait là-bas le premier et unique Lituanien à s’y installer, et il se sentirait enfin en Angleterre. Ou plutôt en Ecosse. Et on le regarderait avec une curiosité bienveillante, car il serait le premier représentant d’une nation, d’un peuple autrefois puissant, fondateur du Grand-Duché de Lituanie, (…) « (565)

« Seulement à ce moment il se prenait pour une victime de l’indifférence polie de la France, ou simplement de la vie. Alors qu’à présent, il faisait partie d’elle. Il était lui-même devenu la France ou tout bêtement un être humain qui avait pris conscience de sa propre indifférence polie pour le monde qui l’entourait et ses habitants. » (572)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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