Hommage. Michel Serres

Le 1er juin, le grand Michel s’en est allé rejoindre le facétieux Jean. HABITER là-haut, au paradis des sages et des philosophes. Quelques extraits en forme d’hommage. Et l’espoir qu’on n’oublie pas sa lumière.

Habiter
Le Pommier, 2011

« Depuis l’embryon lové dans le ventre de sa mère jusqu’aux métropoles qui couvrent la Terre de leurs lumières permanentes, les humains ont inventé mille façons d’habiter.

Mais les animaux et, plus étonnant, les végétaux avaient déjà exploré de nombreux modes d’habitat.

Michel Serres nous dévoile les secrets de ces architectures séduisantes et multiples, nous en montre les termes et le sens, et esquisse ainsi le monde de demain. »

« Aux habitants de mon pays de naissance »

 

De l’exil et de l’émigration

Né sur les bords de Garonne dans une tribu de mariniers rompue aux exercices exigés par les courants flambants aux inondations de printemps ou d’hiver, parmi les peupliers, les saules et les rives de lise, pêcheur de sable, travailleur à la pelle et casseur de cailloux, assourdi par le tonnerre des machines à broyer le granit et l’ophite ; agriculteur, gardeur de vaches dès l’âge tendre, rameur de vignes, ramasseur de patates, couvert de cette poussière rêche qui se mêle à la sueur au moment du dépiquage…

Nostalgie

… je me croyais le droit naturel d’habiter le pays dont j’étais imprégné. (…) Or, acculé, dès le plus jeune âge, à décider entre un pays et un métier ­ ou tra-vailler ou habiter, voilà n’avoir pas le choix ­, je perdis vite, supplice exquis, ce paradis de terre et d’eau. J’ai donc vécu toute ma vie dans l’émigration et la nostalgie, déraciné, traînant mes chausses gasconnes de par le monde. En ces lieux étranges, nul, jamais, ne m’attendait ; ni tourtière, ni tourin, ni alose aux pruneaux, que je n’ai plus goûtés depuis quarante ans. Ouvrier immigré ou émigré ­ cela dépend du point de vue ­, j’ai mangé le pain dur de l’exil.

Habiter

Savent-ils leur chance calme, les gens dont le bonheur n’a jamais quitté leur cadre paysager de naissance, qui ont su ou pu garder les mêmes amis jusqu’à leurs petits-enfants communs, qui reconnaissent les noms patronymiques des copains de leur ancienne école sur la photo de classe où posent leurs neveux, imaginent-ils le bonheur de ne devoir jamais changer d’usage, de métier, de maison, d’alimentation, de climat ni de langue, conçoivent-ils enfin vraiment, comme seul un exilé peut se les représenter, les délices contenus dans ce verbe pourtant simple : habiter ? (…)

Non, l’homme ­ ou même le vivant ­ n’est pas, comme dramatiquement le dit Pascal, un point perdu, fondu, absorbé, noyé dans l’espace, mais il habite un lieu, un renflement, un pli, une singularité locale de l’étendue, site, au contraire, très remarquable. (…)

Habiter veut dire se poser, ou, mieux encore donc, se préposer. À partir de cette situation initiale, ou pré-position, la relation vivante pousse tout autour, doucement. (…) Autour des pierres stables pousse la mousse ; avoir s’ensuit d’habiter. Donc, errant sans case, je n’ai rien. (…) Comment deviner si l’on erre par incapacité d’habiter ou si l’on ne peut demeurer par accoutumance de l’errance ? (…)

Sans doute ne suis-je que Personne, comme tous les voyageurs dont l’ombre tant s’usa aux aspérités du monde qu’il n’en reste même pas le souvenir. Voilà le point sans dimension absorbé, noyé, dévoré par l’espace homogène. Toujours absent, ce non-habitant-là doit se nommer, aussi bien, Horla, ce fan- tôme venu des vaisseaux et poussant à brûler sans cesse sa case, si aisément logé partout et nulle part, sans habitat ni habitude, si totalement privé d’avoir et donc, en fin de bilan, de substance ou d’être qu’il peut n’avoir même pas d’image au miroir. (…)

Hors ou dans ?

(…) La location ou situation dans un lieu suppose que l’on y aille et que l’on en vienne, que l’on passe par lui, donc la mobilité de l’errant. Le sédentaire, fixe, n’est pas dans un lieu, mais chez lui où le lieu est à lui ou de lui. En lui ? Voilà deux sortes de vivants, issus de règnes différents : propriétaire, de fore ; locataire, de faune.

Retour

Or donc, je peux confesser que le pire destin, pour l’exilé, consiste à revenir, un matin, dans son pays natal, dont il rêve jour et nuit, depuis son départ amer. (…)

Lancé dans une autre histoire, son chemin n’a pas seulement bifurqué dans l’espace, mais surtout dans le temps. Devenu autre quand il revient, il retrouve sur place un espace qui a tout autant évolué que lui. C’est par conséquent au pays même qu’il ressentira surtout le vrai mal du pays : l’exil au dehors se fait désormais plus douloureux dedans. Le seul lieu donc où l’errance ne sait jamais ramener ses pas reste celui de l’en- fance, de la formation et du souvenir, paradis perdu, terre promise où le lait du feuve coule avec le miel des fruits de sa plaine (…)

Labourage et pâturage

Oiseau migrateur, l’errant rêve de vivre comme un arbre, immobile et posé là. (…) Partir équivaut à disparaître, et pour celui qui part et pour ceux qui le voient partir. Elle est vieille comme l’occupation de la terre, la séparation cruelle entre les sédentaires et les nomades, entre labourage et pâturage. Les voyageurs et les habitants ne vivent pas dans le même monde. Alors que les premiers traversent toujours le désert, les agriculteurs fixés modèlent et créent leur paysage.

Eau

Le sédentaire habite le lieu, le pasteur erre le long de l’espace et de la durée (…). L’un a la terre, lourde et pleine de mémoire, l’autre suit l’eau, légère, mobile et toute d’oubli. (…) Parti de mon pays, j’ai surtout, ailleurs, aimé les fleuves, ces compte-temps. (…) Voilà comment, désespérément, trouver, dans le mobile, du stable. (…)

Lourd et léger

(…) La question du nomade revient : de quoi, maintenant, remplir le temps ? Réponse : de cette finesse légère qu’on inventée jadis certains peuples pasteurs (…). pars avec le plus léger, c’est-à-dire ce que tu peux ou ce que tu sais; cela suffit; apprends donc pour quitter. Quitte pour apprendre. La seule fortune authentique réside dans l’apprentissage (…) Et apprendre, toujours, consiste à partir.

Habiter a pour racine et origine le verbe avoir : celui qui voyage n’a plus rien; le voici alors bien forcé d’être. (…) l’apprentissage élève l’être en enseignant qu’on peut se moquer d’avoir. Dans une civilisation où se multiplient les échanges, où chacun habitera le mouvement même du voyage, (…) Le lourd, désormais, se fonde sur le léger. Si j’ose dire, ce léger fait de nous tous des élèves.

Le plus léger

Un jour (…) les plus intelligents des anciens Bédouins (…) sous la voûte gigantesque (…) psalmodiaient (…) : La brise fine (…); le grain léger (…); la transparence de l’air (…); l’élément le plus subtil (…); la plus petite inclinaison (…) souffle vif, genèse (…), lumière issue de la lumière, seul Dieu, vrai Dieu.

Les cathares et les troubadours

Naître d’Aquitaine n’impose pas des obligations de langue seulement, mais de sens et de vie surtout (…) nos aïeux les Cathares (…) enseignaient que la société, les institutions et l’histoire portent sans cesse témoignage des forces du Mal et consacrent la victoire de leur puissance. (…) Inversement, le bien se détache de toute appartenance mondaine. (…) la gloire (…) nous exile de la paix. Tout le mal du monde vient de la recherche de son lustre (…) Si nous voulons la paix, mieux vaut éviter toute gloire, ou plutôt (…) la serrer. (…) verbe qui dit à la fois mon nom et la vérité à laquelle nous restons fidèles : une sorte d’habitat pudique de l’ombre.

Envoi

Par pudeur donc et fidélité cathare, je dédie le livre d’aujourd’hui à ma lignée gasconne, paysanne et marinière, qui, souvent, ne savait même pas écrire et en l’honneur de laquelle tous les matins j’écris, à l’habitat que j’ai perdu, sans doute pour toujours, et dont l’absence pathétique demeure en moi présente, comme au coeur de tous ses exilés, la Garonne vive, sa lise légère et la langue musicale de ceux qu’elle irrigue et inspire.

Extraits tirés de Habiter, consultable sur le site des éditions du Pommier

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