Le Projet Cosmopolis. 3 ans déjà…

22 novembre 2015 – 22 novembre 2018. Alors quelle route le voyage a-t-il pris ? Retour sur la fin d’une aventure. Trois ans déjà… Morceaux choisis.

22 novembre 2015. L’épilogue de la Mobilité

Nous sommes arrivés au terme de ce voyage. L’occasion de faire le point sur l’état du Monde mobile, de revenir sur mes errances en Villes-Monde ainsi que sur quelques vieilles connaissances dont on a parlé durant cette réflexion.

Épilogue des voyages urbains

Je suis partie faire l’autopsie, sonder l’état de la mondialisation dans les Villes-Monde. Je suis partie errer pour ramener bribes et échos du monde mobile. Et j’ai pu constater que le monde mobile se porte mieux sur le bitume que dans les discours. J’ai découvert que le monde n’était pas si hostile. Que le monde médiatique interconnecté était en décalage avec mon expérience vécue. Que le monde interconnecté anxiogène est la somme de micro-événements épars et indépendants, réunis dans une réalité virtuelle, déconnectée de nos micro-territoires du quotidien pris indépendamment. Que l’échec annoncé du Vivre ensemble s’apparente davantage (…)

(…) Les Villes-Monde ressemblent à des bricolages géants, grâce à l’empreinte laissée par les populations qui les traversent inlassablement. Des populations hybrides qui bâtissent des villes hybrides. Dans les Villes-Monde j’ai appris qu’on n’est jamais définis par là d’où l’on vient, mais nourris de là où on vient. Et qu’on enrichit les lieux où on passe.

J’étais aussi partie à la recherche de la Cosmopolis, la cité capable d’abriter et de faire cohabiter un échantillon du Monde. (…)

Été 2015. La crise des migrants

La fin du voyage ? Pas pour le monde assurément. Les forces de repli ont paradoxalement mis ce dernier en mouvement, avec une cadence plus égalée depuis la Deuxième Guerre Mondiale. Plus le monde se referme, plus il va créer des réfugiés. Balkanisation, démondialisation et grand exode. À l’heure où le monde se referme, on assiste pas si paradoxalement à un déplacement de populations sans précédent. Après les migrants de la colonisation, les migrants de la décolonisation, les migrants de la mondialisation, voici venus les migrants de la démondialisation. Quatorze ans après le choc des civilisations.

Ainsi le printemps-été 2015 aura été marqué par la désormais tristement célèbre « crise des migrants ». Sur visibilité de la mobilité. Sur focalisation sur les hordes invasives. Scènes d’applaudissements, de trains, coups de pieds et barbelés. Images qui jouent sur l’émotion. Et l’autre reste toujours l’autre. On le prend en grippe ou en pitié, on ne le considère jamais à égalité. Et comment pourrait-il en être autrement, dans un monde qui a tendance à dramatiser la mobilité. Où celui qui bouge pour se protéger ou simplement pour un aller-retour n’a droit qu’à un aller simple. N’a le choix qu’entre un statut de sans-papiers ou de réfugié. Le choix entre n’être plus de nulle part ou renoncer définitivement à là-bas. Il est temps de fluidifier nos visions de la mobilité, et de proposer des voies médianes, des solutions adaptées au monde mobile. Envisager d’autres choix que l’aller sans retour. (…)

A la fin de l’été, migrants et tracteurs convergent vers Paris. Monde perdu et régions en colère. Régions mises au ban de la mondialisation et migrants de la démondialisation. (…) Il y a de la place sur le territoire, y’en-a-t-il dans la territorialité ? La rencontre migrants de la démondialisation – marges de la mondialisation  pourrait-elle fonctionner ?

(…) Les États doivent se remondialiser globalement, pour offrir une réponse globale aux migrants de la démondialisation. Aucun État ne peut régler la question seul. Aucun État ne peut endosser la mission de régler le sort des persécutés d’un autre État ou de ceux qui fuient la balkanisation civilisationnelle.

Les nations paniquent. Mais il ne faut blâmer ni ceux qui réclament juste leur droit au mouvement, ni ceux à qui on a tellement rabattu qu’ils étaient finis, en déclin, qu’ils l’ont maintenant intégré et voudraient désormais juste qu’on les laisse décliner tranquillement. La peur de l’engloutissement est tout aussi viscérale que le mouvement est organique. Si on peut travailler sur les manifestations de la première, on peut organiser le deuxième avec fluidité. (…)

L’Europe

En attendant, L’Europe a peut-être une carte à jouer. (…) Je me suis souvenue d’un article d’Amin Ash (2004) qui posait la question de l’identité européenne et proposait qu’elle soit définie par deux notions : hospitalité et mutualité. Une Europe où ceux qui sont accueillis avec empathie s’engageraient ensemble pour construire a « common public sphere », un espace sans identité culturelle prédéfinie mais sans cesse renégociée, selon un principe de mutualité. L’essence de l’européanité pourrait être définie par « a certain ethos, one of empathy for the stranger and of becoming through interaction, supported by a framework of rights that draws upon elements of European political philosophy » (13). (…)

L’État, le Marché, l’Identité

(…) la question de l’état de l’État au moment où je m’apprête à clore la réflexion. Quelle évolution idéologique ? Gauche libérale ou  gauche souverainiste ? Réconciliation des nationalistes et des transnationalistes ? Les gouvernants progressistes ont peur de l’avenir. Pour se maintenir ils doivent laisser vivre et s’accumuler les identités. Laisser les citoyens, qui ont besoin à la fois de racines et d’ailes, de cadre et d’horizons, être à la fois bien en campagne et bien en ville, à la fois patriotes et globaux. Pour que Nation et État soient un peu moins fragiles. Dernièrement, en sus du goût pour le monde et la région, les citoyens semblent également réinvestir l’échelle identitaire nationale (…)

(…) Poursuivre la mondialisation sous d’autres formes, mission de la génération mondialisation ? Cette génération qui ne veut plus de cette mondialisation synonyme d’excès du capitalisme et de la finance. Mais qui n’est pas prête pour autant à rester chez elle ou faire rentrer à la maison.

En fait cette crise économique est plus largement liée à une crise identitaire. Et prend souvent la forme de revendications identitaires. Cet automne un million et demi de Catalans défilent pour leur sécession, mais dans le même temps ont lieu les assises du « Made in France ». Et si Régions en sécession et micro-nations voulaient prendre de distance avec la nation non pas uniquement pour se replier culturellement, mais pour mieux s’inclure dans la mondialisation, sortir du territoire pour mieux entrer dans le réseau ?(…)

Épilogue du voyage réflexif

Il est temps de faire le bilan d’un an de voyages et de rédaction. Après avoir beaucoup transité entre les mondes théoriques, urbains, littéraires, et les Mots des autres, je vais laisser mon cerveau faire une escale. (…)

J’ai vécu une année d’ascenseur émotionnel. Tantôt encouragée par un sourire, tantôt déprimée par le repli. J’ai oscillé entre de nombreux états émotionnels. J’ai connu des moments de panique et des moments de plénitude. J’ai été exaltée, écœurée, obsédée, fatiguée. (…)

Ce projet s’est nourri et a vécu du mouvement. Mais comment écrire en vol, terminer un travail comme celui-là ? On ne fige pas plus une réflexion qu’on ne fige le monde… Ma réflexion, pensée nomade, incapable de se fixer, toujours en mouvement, butine et devient folle.

(…) L’envie souvent de ne pas se contenter de décrire le monde tel qu’il est mais tel qu’il pourrait être. Tout en regardant le monde bien en face. Et en l’observant, j’ai le sentiment que le monde cherche son désaccord harmonieux. Il cherche à passer de la mosaïque au jazz. A atteindre sa phase de résilience. La résilience. Remède pour les maux incurables du passé, solution qu’on a inventée de mieux jusqu’ici. Remède à utiliser sans modération. (…)

Et j’ai vécu un été étouffant. Il a fallu traverser la canicule et la crise des migrants. J’en suis arrivée à me demander si avec les milliooooooons d’ajoutés annoncés tout ce que j’avais préalablement dit sur la cohabitation était désormais à jeter. Oui on a manqué d’air cet été. Entre l’asphyxie due à une masse d’air qui a oublié de circuler et l’asphyxie annoncée à cause de ceux dont on disait qu’ils circulaient trop et dans la même direction, et viendraient saturer encore un peu plus l’air si jamais on les laissait faire… Personnellement, je n’ai pas été concernée par un surplus de présence. Car durant cette année, j’ai aussi connu la plénitude de la solitude (…)

Au final le Projet Cosmopolis a évolué vers une ode à l’hybridité (…)

Novembre 2015… « État » d’urgence

Je crois que la conviction la plus ancrée que j’ai acquise durant cette année c’est que notre monde ne forme qu’un. On vit dans un monde globalisé et interconnecté. Où les événements globaux prennent souvent plus de place que les réalités locales. Et globalement, on dit de ce monde qu’il est en guerre. Guerre contre la mobilité pour les uns. Guerre contre la vie pour quelques-uns. Guerre contre ceux qui sont contre la vie enfin. Cette bataille-là ne se gagnera pas si on croit aux vertus de la fermeture et souscrit au choc des civilisations. La meilleure des armes, c’est d’avoir quelque chose de solide à opposer idéologiquement. Renverser le mouvement, réhabiliter le mouvement. (…)

(…) Dans les Villes-Monde, j’ai constaté que les citoyens se regroupaient souvent en aires culturelles. Oui les transnations culturelles existent. Pas la guerre des civilisations. Les civilisations existent. Et elles sont faites pour se rencontrer. Voilà pourquoi elles prennent la route, elles prennent le chemin de l’exil. Voilà pourquoi pour répondre à la barbarie elles allument ensemble des bougies.

Ce projet a commencé par une recherche académique pour s’interroger sur le futur sort de l’État dans un monde transnational. (…)  non l’État ne disparaîtra pas. Maintenant que l’État a rassuré sa nation en lui montrant qu’il ferait tout ce qui est en son pouvoir pour la protéger, qu’il a réaffirmé son utilité, et qu’il la fait sans diviser, donnant au sentiment national un nouvel élan, maintenant que le patriotisme devient tendance et n’est plus considéré comme réac’, maintenant que l’État n’est plus en danger, il est temps de rouvrir les portes. L’État et la nation doivent rouvrir les portes ensemble, même si le chantier est immense, même si ça prendra du temps. Aujourd’hui la peur domine, et c’est compréhensible. Elle vient clore un long processus de fermeture. Elle en est son terrifiant résultat. (…) Cette réflexion est une réponse plus généralement à tous ceux qui souscrivent à la funeste ineptie du choc des civilisations. Le choc des civilisations n’existe pas ! La guerre d’aujourd’hui ne le corrobore pas. Elle n’est que le résultat d’une prophétie auto-réalisatrice et de dynamiques géopolitiques anciennes et très concrètes. Le résultat d’une double récupération. Récupération par des politiques opportunistes puis re-récupération par des fous qui ont donné raison aux arguments des premiers et les ont retournés pour semer la mort.

(…) l’authenticité. Ce qui est pur c’est ce qui est vrai. Ce qui est vrai, c’est ce qui subit les influences de son environnement. Ce qui est vrai c’est ce qui est là aujourd’hui.

Ce qu’il y a à opposer, c’est la gourmandise contre l’austérité. Le vivre ensemble banalisé contre le fanatisme. Plus de gens, plus d’identités, plus de mobilité, plus de vie, plus de chaos, plus de bruit, et surtout plus de complexité. Et la confiance dans le fait qu’il ne faut pas craindre les flux, car le gros corps vivant finit toujours pas s’équilibrer.

Il est temps de banaliser, dédramatiser, déhiérarchiser les mobilités. Prendre conscience de notre interdépendance et de celle de nos mouvements. L’homme qui bouge c’est nous tous. L’homme aux multiples identités, c’est nous tous. Il y a un « nous ».

A défaut d’avoir encouragé les identités transnationales, on écope d’une guerre transnationale. (…) Il faut remondialiser le monde pour qu’il n’y ait pas seulement la guerre qui soit « ici, là-bas et ailleurs »….

Je regardais des enfants jouer dans le parc l’autre jour et je me disais qu’ils ne connaîtraient peut-être pas le monde que j’ai connu. Plaider pour un monde en mouvement implique-t-il d’en accepter ses contre-mouvements ? Je ne puis m’y résoudre. Leur droit au monde se limitera-t-il à l’espace virtuel et à des voyages tout aussi virtuels ? A des balades dans des parcs d’attractions sécurisés composés de morceaux de monde importés et figés eux aussi ?

La fin du monde mobile ? Aujourd’hui on parle de guerre, aujourd’hui les frontières se referment. Un nouveau cap a été franchi. Le choix d’un mot aussi. En cette semaine de conclusion, j’ai essayé d’aller me noyer dans les lieux bondés et emplis de chahuts adolescents, et d’oublier la télé. Eteint ma télé pour que cette conclusion ne soit pas trop empreinte d’émotions. Mais on n’échappe pas aux informations. Et par bribes, j’ai vu des jeunes prêts à s’engager dans l’armée. Alors que la réponse c’est de changer notre société pas de grossir nos armées… Intégrer toute la société, pas intégrer l’armée ! J’ai vu que Schengen faisait une pause, un mouvement de fermeture qui vient clore celui amorcé durant la crise des migrants. J’ai entendu que les États-Unis  demanderont désormais des visas aux ressortissants européens. Mais cette semaine a aussi rimé avec gardes-frontières qui ont fait leur réapparition devant ma maison. Rassemblements interdits. Gens priés de se barricader. Pause dans l’accueil des Syriens. En temps de guerre, la première chose qui s’arrête c’est la mobilité. Silence glaçant.

Situation d’exception. État d’urgence = oubliez tout ce que je vous ai dit, rendu caduque et remplacé par une seule réalité, simple et lisible pour le coup, la guerre ? A court d’arguments. J’ai désormais le sentiment de vous avoir parlé d’un temps d’avant, d’un temps déjà révolu. D’un temps démenti par une récente actualité. L’impression de n’avoir rien à vous dire sur ce qui est en train d’arriver. Prochainement le monde mobile lumineux va être occulté, une grande place va être réservée à stopper la mobilité de la tyrannie d’une minorité. Mise en suspens de la réflexion, adhésion totale à notre protection. Je n’ai rien de plus à dire sur ce monde-là. Si ce n’est que le monde de tous les autres, de la majorité de ceux qui veulent vivre ensemble, continue à exister. J’espère qu’on parlera d’eux aussi. Beaucoup.

J’ai l’espoir que ce flux-là ne s’ancre pas. Pour que les autres flux reprennent, sinon on va étouffer. En attendant, pour renverser la tendance, il faut mettre le holà non pas au mouvement mais à la quête illusoire de pureté et d’authenticité. (…)  la vraie pureté, la seule authenticité authentique, c’est le monde qui change et se brasse naturellement.

J’aurais tellement souhaité d’autres conclusions. Après plus d’un an de labeur acharné, la rédaction de cette conclusion aurait dû être un moment de joie. Or la tristesse ne semble pas décidée à me quitter. Car même l’émotion de la première semaine passée, elle perdure face au constat de l’état du monde, qui s’est bien trop démobilisé à mon goût. Ma génération est quand même passée de Génération Erasmus à Génération Bataclan De la génération mobilité à la génération qu’on cherche à éliminer… Avons-nous manqué l’occasion de nous réconcilier ? De construire le monde post-moderne que je vous ai rabâché, tant vanté ? En fait peut-être que la violence des attaques prouve justement qu’on était sur la bonne route. Pour vivre ensemble, il faut commencer par « désethniciser » les questions sociales. Pour garder le monde ouvert il faut aussi responsabiliser le grand marché, pour pouvoir continuer à commercer, échanger et se mélanger. Pour vivre ensemble et garder le monde ouvert, il faut enterrer pour de bon la théorie du choc des civilisations.

Je vous laisse ici en ce 22 novembre, avec le secret espoir de pouvoir revenir dans quelques années vous proposer de refaire le chemin inverse. Celui qui mènera de la démondialisation à la remondialisation identitaire.

On m’a toujours dit que j’étais une rêveuse. S’il vous plaît, rêvez avec moi.

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