Conte (néo)post-moderne : Double Nationalité

Dans Double Nationalité, Nina Yargekov explore dans les moindres recoins L’obsession identitaire post-moderne. En explore toutes les contradictions, incongruités, complexités, épuisant le sujet, épuisant son lecteur avec finesse, humour, intelligence. Dans ce roman sociologique forme et fond sont au diapason. Obsessionnelles. Alors si vous vous intéressez à la question, vous pouvez vous replonger dans Le Projet Cosmopolis ou vous plonger dans Double Nationalité, LE roman qui en synthétise tous les contours. Alors prenez une grande inspiration et lancez-vous, mais soyez avertis. Nina Yargekov ne vous épargnera pas.

Dans un monde où les nationalismes luttent et nous somment de choisir UN camp, où les communautarismes nous somment de nous identifier, un monde qui offre une variété infinie de dérivés du mot Identité*, et où pourtant il ne manque que le plus essentiel d’entre eux, TRANSNATIONALISME, un monde où la nuance s’est exilée, un monde « devenu fou », la pauvre héroïne (en)quête identitaire questionne ses allégeance à l’une ou l’autre de ses nations jusqu’à la torture.

L’auteure convoque Ulysse, interroge le rapport à l’autre de la Hongrie (Yasigie) et de la France (Lutringie), le rapport à « l’empire » de la Hongrie et de la France, le rapport à la langue, le rapport au Territoire, les clivages intra-nationaux contemporains,… questionne en somme tout ce qui nous occupe dans ce blog. La quête d’identité qui tourne à l’hystérie identitaire, le duo nationalité-citoyenneté, le combo identité culturelle et identité politique, les types de refuges, le trait d’union entre État et Nation, les nations, les nationalismes, le racisme, l’hybridité, les statuts des hommes mobiles et des minorités, l’Histoire et ses héritages, les empires, les colonisations, la guerre contemporaine menée contre la Mobilité, le sort de la Deuxième Génération, les Murs… avec un humour grinçant et tarabiscoté.

Double Nationalité, c’est une quête qui tourne à l’hystérie qui tourne à la farce et nous renvoie un miroir grossissant et absurde des obsessions de notre époque. Un « roman » qui agit comme un électrochoc, un miroir burlesque de l’hystérie identitaire contemporaine. Une quête dont l’héroïne tire deux enseignements fort utiles ma foi. D’une part qu’il n’existe pas de nation-nounours ou de nation-tyrans mais des « cons partout » (590). D’autre part, que l’identité n’est JAMAIS figée, car le CONTEXTE, le contexte triomphe toujours (80), le contexte c’est la vie (344).

yar

Roman de Nina Yargekov, P.O.L, 2016, 688 pages. Prix de Flore

Le Pitch

« Vous vous réveillez dans un aéroport.

Vous ne savez pas qui vous êtes ni où vous allez.
Vous avez dans votre sac deux passeports et une lingette rince-doigts.

Vous portez un diadème scintillant et vous êtes maquillée comme une voiture volée.

Vous connaissez par coeur toutes les chansons d’Enrico Macias.

Vous êtes une fille rationnelle.

Que faites-vous ?

À partir de cette amnésie s’agit-il de s’inventer une vie ? de la reconstituer ? Et s’il s’agissait de deux vies, en fait ? Car c’est, comme son titre l’indique, cela le sujet de ce nouveau roman de Nina Yargekov : comment se débrouiller de deux cultures, deux langues, deux sensibilités, comment, de fait, mener une double vie alors qu’on voudrait beaucoup, même facétieuse et indisciplinée n’être qu’une ? Mais, à l’inverse, comment supporter que le pays dans lequel on semble vivre se prépare à l’adoption d’une loi interdisant la double nationalité ? » Lien vers site P.O.L

L’auteure

http://www.pol-editeur.com/index.php?spec=auteur&numpage=12&numrub=3&numcateg=2&numsscateg=&lg=fr&numauteur=5970

Nina Yargekov est née en 1980.
Elle promet de défendre du mieux qu’elle peut les couleurs de la lettre Y, dont elle est ici (pour le moment) la seule représentante.

Nina Yargekov est née un 21 juillet, soit le même jour qu’Alexandre le Grand, mais 2336 années plus tard. Or (2+3)*(3+4) = 35 et il se trouve que Nina Yargekov a justement 35-7+8 = 36 ans. Toute la question est donc de savoir d’où provient ce chiffre 7 et ce qu’il signifie.

Nina Yargekov est née dans une commune de 29 660 habitants.
Elle écrit le jour, la nuit, dans l’espoir de devenir espionne, même si elle ne se fait guère d’illusions sur la crise structurelle qui frappe les services secrets depuis la chute du mur de Berlin.

Nina Yargekov est née à l’étranger, en France.
Elle aime la tarte citron meringuée, les boîtes de rangement et surtout le Code civil, qui est son œuvre de fiction préférée. Lien vers site P.O.L

* Au menu de Double Nationalité, quelques Mots dérivés : stressés identitaires, imposture identitaire, allégresse identitaire, retournement identitaire, enquête identitaire, mystère identitaire, incertitude identitaire, béance identitaire, vérité identitaire, chair identitaire, indétermination identitaire, flottement identitaire, oscillation identitaire, repli identitaire, trous identitaires, refondation identitaire, conservation identitaire, étiquetage identitaire, etc, etc, etc.

Citations

« (…) laquelle est la vraie n’était pas la bonne question (…) il vous est permis d’être les deux, c’est un droit et un pouvoir, une capacité et une puissance, et vous êtes les deux, pas moitié-moitié ou l’une puis l’autre en garde identitaire alternée mais à la fois pleinement française et pleinement yasige. Oui, vous avez le droit d’être plurielle, à bas les blocs uniformes, vive les matériaux composites, pourquoi choisir alors même qu’il est de notoriété publique que choisir c’est renoncer ? (…) double identité nationale (…) il convenait simplement de remplacer l’une OU l’autre par l’une ET l’autre. (…) vous, il y a une plante et deux pots et plein de racines dans tous les sens, vous êtes superposée, complexe et rhizomique, bizarre, libre et inclassable, vous n’êtes ni déracinée ni replantée, ni infidèle ni déloyale (…) vous vous affranchissez des clivages binaires (…) vous êtes queer de la nationalité. La classe. » (309-310)

« Au commencement, vous avez cherché à déterminer laquelle des deux filles était la vraie. L’une OU l’autre. Soit deux possibilités. Ensuite est apparue une troisième hypothèse, l’une ET l’autre. Mais vous avez oublié qu’il existait encore une autre option, une autre combinaison. A savoir que vous ne soyez NI l’une NI l’autre. » (658)

« Ni l’une ni l’autre. C’est encore trop simple. Plutôt un peu l’une, un peu l’autre, parfois l’une et l’autre, parfois aucune, en tous les cas là-bas toujours trop d’ici et ici toujours trop de là-bas. Identité à l’image de vos langues imparfaites, vous êtes tissée de deux moitiés idiomatiques, de deux verbes incomplets qui fonctionnent ensemble, qui dialogue continuellement (…). La solution s’impose rapidement. (…) Vous devez partir. Essayer ailleurs. Pour exporter votre bizarrerie. Vous extirper de l’éternelle alternative. Vous délester de la Lutringie. Vous délester de la Hongrie. Tenter d’être libre. D’être vous-même. (…) Que la seule voie praticable était l’ailleurs, le lointain. » (661)

« Devenir une terre d’immigration, quelle ascension géopolitique ce serait pour moyenne-patrie-chérie. » (500) (…) ce nouveau Mur c’est pour le plaisir, la jouissance d’être enfin, enfin du côté enviable, du côté gagnant, du côté occidental. Le désir, le plaisir, vous les comprenez. Mais n’y avait-il-pas d’autres moyens ? Le théâtre, la poésie, le cinéma ? Il y a quantité de façons de vivre ses fantasmes sans importuner le monde. » (504)

« (…) vous savez également (…) de quel bord politique sont ces gens, tous sans exception, ce qui ne fait qu’accroître votre malaise, non pas à cause des opinions qui ont cours ici (…) mais parce que cette homogénéité triomphante vous révulse, vous avez l’impression qu’il est interdit de penser certaines choses, des choses que vous ne penseriez probablement pas mais que par principe vous voudriez avoir le droit de penser. » (546)

« (…) la gare de l’Est est devenue un camp de réfugiés (…) Sidération, science-fiction (…) Ce n’est pas en cas de guerre qu’on supprime des trains ? Cela vous fige, vous vitrifie, vous tétanise, c’est si bizarre, anormal, fermer une gare, supprimer des trains, (…). » (596)

 » (…) deuxième génération. (…) Dans un cas il y a une fracture biographique. Un départ et une arrivée. Un avant et un après. Dans l’autre cas il n’y a que l’après (…) il n’y en a que pour l’exil et le déracinement, (…) qu’on passe à autre chose maintenant, au hasard à la situation des victimes collatérales, des enfants de l’ombre qui se sont retrouvés à grandir dans une bulle culturelle minoritaire, qui se sont tapé les hululements nostalgiques de leurs parents, qui une fois adultes sont pris en étau contraints de choisir entre l’os et le sol (…) » (241)

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